Histoires

« Ignatienne au quotidien » est une chronique mensuelle signée Shannon K. Evans, autrice et mère de cinq enfants en Iowa. Elle relit dans une perspective ignatienne des moments de grâce qui éclairent un quotidien chaotique.

Il fait froid dans le Midwest. Il y avait déjà de la neige au sol deux bonnes semaines avant que mon calendrier n’indique le début officiel de l’hiver. Je m’oblige à faire une promenade dans le quartier parce qu’il est trop facile de s’encabaner et d’hiberner comme un grizzly jusqu’en avril. Et je sais bien ce qui arriverait si je me laissais aller.

Ma santé mentale, comme celle de beaucoup d’autres, prend un sérieux coup chaque hiver. Née au Texas et transplantée en Iowa, je n’ai pas l’endurance de mes amis de la région, qui s’accommodent aisément du changement des saisons. Le gel me cantonne à l’intérieur plus souvent qu’il ne faudrait. D’instinct, je cherche la chaleur douillette du sofa quand c’est la terre que mon âme recherche.

Mais je me rappelle que l’air frais et le soleil peuvent faire échec à la dépression, pour peu que je leur en donne la chance, d’où mes promenades quotidiennes, à contrecœur, sous le point de congélation. Suant et soufflant, je trimballe mes deux plus jeunes dans notre gigantesque poussette double, attentive aux plaques de verglas et sidérée de voir ma respiration se transformer en nuée sous mes yeux. L’équipement d’hiver est essentiel pour affronter l’extérieur pendant ces mois glacés, je l’ai appris, aussi n’y avait-il qu’un article sur ma liste de Noël, cette année : des pantalons de neige. Si la porte ouverte est la clé de mon bonheur hivernal, mieux vaut m’habiller pour la franchir.

Même si je ronchonne en préparant mon expédition, je suis contente de sortir. La randonnée solitaire est pratiquement impossible pour une mère de famille avec cinq enfants, mais faire un tour dans le quartier, ça marche. Même ici, il y a de l’air à respirer, des arbres gelés à admirer et de petites bêtes résilientes à observer. Même ici en ville, mon cœur se renouvelle.

En marchant, je pense à notre fragile communauté du Catholic Worker, située tout juste à quelques coins de rue. Je songe que, chaque samedi, nous y amenons notre famille, bien masquée, partager un repas à l’extérieur avec des hommes qui ont une vie bien différente de la nôtre. Après avoir tâtonné pendant des années entre les œuvres de miséricorde et le service des pauvres, j’en suis venue à me dire qu’il ne peut y avoir de vraie solidarité sans un rapport de réciprocité : j’ai découvert que j’ai besoin des personnes marginalisées autant qu’elles peuvent avoir besoin de moi.

L’odeur de l’air et la neige fondante réveillent mon esprit, et je me dis que ce principe de réciprocité s’applique également au soin de la création. Si la dépendance mutuelle est l’intention la plus parfaite de Dieu pour les relations entre humains, n’est-ce pas aussi le projet de Dieu pour les relations entre l’humain et la création ? Notre activisme environnemental et nos efforts en faveur de la durabilité peuvent-ils être complets autrement ?

Quand nous parlons entre catholiques du mandat que nous avons reçu de protéger la création, nous nous limitons souvent au besoin qu’a de nous la nature, ce qui est moins une erreur qu’un défaut de perspective. Car si la terre a effectivement besoin de notre engagement à son service, nous aussi, nous avons besoin de son engagement envers nous. Et rien ne me le rappelle plus vivement que ces longs mois d’hiver frileux où elle et moi sommes séparées par des murs et un toit.

Je me rends compte que, d’une manière un peu sournoise, les mois d’hiver m’offrent un vrai cadeau : la possibilité de reconnaître ma dépendance à l’égard de la terre. Non seulement notre besoin de ressources naturelles, ce qui est aussi important, mais le besoin profond, viscéral et intrinsèque que je ressens de rencontrer la création à travers mes cinq sens et de laisser cette rencontre guérir quelque chose en moi.

Les autres mois, il est trop facile de tenir pour acquis ce ressourcement de la terre, d’oublier que jour après jour elle soutient et nourrit ma santé et ma joie. Mais en hiver, je suis obligée de me languir. Je choisirais n’importe laquelle des trois autres saisons plutôt que cet intervalle de silence et de glace, mais c’est l’hiver qui m’apporte le rappel nécessaire de mon besoin désespéré de communion avec la terre. Comme trop souvent, c’est ce dont j’ai vraiment besoin que je ne choisirais jamais.

En dirigeant la poussette vers la maison, je vois les choses d’un autre œil. Ma résolution de passer du temps dehors tous les jours cet hiver reste importante, mais je pressens maintenant une autre vocation : celle de faire de la place à mon besoin de la création et de laisser la reconnaissance de ce besoin me pousser à prendre soin d’elle comme elle le mérite. Non que la création ait besoin de moi, mais parce que nous avons besoin l’une de l’autre.

Shannon K. Evans est l’auteure d’Embracing Weakness: The Unlikely Secret to Changing the World. [Étreindre la faiblesse: l’improbable secret pour changer le monde]. Elle a publié dans les revues America et Saint Anthony Messenger et elle a fait paraître des textes en ligne, entre autres, sur les sites Ruminate, Verily, Huffington Post et Grotto Network. Shannon, son mari et leurs cinq enfants vivent dans le centre de l’Iowa.

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