Les amis d’Ignace. Saint Noël Chabanel

Il y a beaucoup de saints jésuites célèbres, dont le nom à lui seul évoque toute une histoire : Ignace, Xavier, Canisius, Louis de Gonzague… la liste est longue. Mais il y en a beaucoup d’autres (comme il y a beaucoup de croyantes et de croyants inspirés par Ignace) dont les histoires à peine croyables sont moins connues. Or leurs vies héroïques peuvent nous inspirer aujourd’hui, nous qui cherchons à suivre le Christ de plus près. Nous avons donc invité Meg Hunter-Kilmer à nous présenter dix de ces « amis d’Ignace ».

Hunter-Kilmer est une écrivaine catholique américaine renommée dont les travaux sur les saints ont paru dans ses ouvrages “Saints Around the World” et “Pray for Us: 75 Saints Who Sinned, Suffered, and Struggled on Their Way to Holiness.” [Saints du monde entier, et Priez pour nous : 75 saintes et saints qui ont péché, souffert et lutté pour accéder à la sainteté]. Notre autrice a sélectionné dix hommes et femmes de la grande famille ignatienne dont la cause de canonisation est officiellement ouverte.

Cette série paraîtra tous les mois et chaque essai sera illustré par une œuvre originale évoquant l’ami ou l’amie d’Ignace.

Saint-Noël Chabanel

Noël Chabanel a été un échec. Malgré son talent et sa grande intelligence, il fut un missionnaire notoirement inefficace, profondément réfractaire à la vie et aux coutumes du peuple autochtone qu’il s’efforçait de servir. Incapable d’en apprendre la langue, il lui était impossible de prêcher l’Évangile. Il aurait eu toutes les raisons d’abandonner et de rentrer en France pour y accomplir de grandes choses.

Mais Dieu l’avait appelé au Canada, et il y resterait. Il y resta donc, échoua et mourut, gagnant du même coup la couronne du martyre et une place dans le canon des saints.

Œuvre de Marcus Bleech

Après une enfance ordinaire, le jeune Chabanel suivit les traces de son frère aîné et entra dans la Compagnie de Jésus. Devenu professeur de rhétorique à l’université à l’âge de 19 ans, il occupa ce poste pendant sept ans avant de reprendre ses études pour être ordonné prêtre. Voici comment ses supérieurs le décrivaient à l’époque : « sérieux de nature, énergique, d’une grande stabilité, d’une intelligence supérieure à la moyenne. »

En dépit de ces débuts prometteurs dans sa terre natale, le père Chabanel aspirait à prêcher l’Évangile à des gens qui ne le connaissaient pas. Avant même son ordination, il avait demandé la permission d’interrompre ses études afin de partir pour les missions du Canada. Après son ordination, une seconde requête fut acceptée. En 1643, il s’embarquait pour le Canada ; ses goûts et ses talents en lettres auguraient d’une réussite apostolique outre-Atlantique.

Après un voyage de trois mois, le père Chabanel et ses compagnons arrivèrent à Québec, où ils passèrent l’hiver à se préparer pour un périlleux voyage vers la Huronie. Durant cette période, le nouveau missionnaire rêvait sans doute de la manière dont il évangéliserait le peuple auquel Dieu l’avait appelé.

Malgré tous ses efforts, cependant, il ne parvenait pas à apprendre un mot de huron. Il s’y efforça pendant des années. En vain. Son supérieur, le père Paul Ragueneau, décrit ainsi la situation :

Une fois arrivé ici, même après trois, quatre ou cinq ans d’étude des langues [ autochtones ], il fit si peu de progrès qu’il était à peine compris dans la conversation la plus ordinaire. Ce n’était pas une mince mortification pour un homme brûlant du désir de convertir les [ autochtones ]. C’était d’autant plus douloureux qu’il avait toujours eu une très bonne mémoire et qu’il était très doué, comme en faisaient foi ses années d’enseignement de la rhétorique en France, où il avait très bien fait.

Des années d’efforts avaient donné un prêtre capable de dispenser les sacrements, mais pas de prêcher, capable de baptiser, mais pas d’évangéliser. À quoi bon un missionnaire qui ne pouvait servir que les convertis ? Un prêtre ridiculisé et raillé par ses ouailles en raison de son incompétence linguistique ?

Pire encore, le père Chabanel découvrit bientôt que le choc culturel subi à son arrivée ne se dissiperait jamais. Il ne supportait ni le bruit, ni la fumée, ni le manque d’intimité. Malgré tous ses efforts, chaque élément de la culture huronne le révulsait : la nourriture, les vêtements, le logement, tout. Tout était trop différent de ce à quoi il était habitué, et il ne parvenait tout simplement pas à s’adapter.

C’était un échec. Mal à l’aise, frustré, il était seul. Et pour couronner le tout (ou peut-être en partie à cause de tout cela), Dieu lui-même semblait s’éloigner. Son supérieur évoque la nuit spirituelle qu’a traversée le Père Chabanel :

Quand, en outre, Dieu retire ses grâces sensibles et reste caché, bien qu’on soupire après lui seul, et quand il laisse l’âme en proie à la tristesse, au dégoût et aux aversions naturelles, ce sont là des épreuves plus grandes que la vertu ordinaire ne peut en supporter. L’amour de Dieu doit être fort dans le cœur pour ne pas s’éteindre dans de telles circonstances.

Par la grâce de Dieu, l’amour était solidement implanté dans le cœur du père Chabanel. Quoi qu’il ressentît, il avait confiance en la bonté divine et en la volonté de ses supérieurs. Ainsi, plutôt que d’exiger une nouvelle affectation ou d’insister pour que les Hurons lui facilitent les choses en parlant sa langue ou en apprêtant des plats auxquels il était habitué, le père Chabanel choisit de mourir à lui-même cent fois par jour. Il se voyait comme « un martyr sans effusion de sang à l’ombre du martyre ».

Les huit martyrs canadiens

Ce martyr exsangue allait bientôt verser son sang. Mais entre-temps, il resterait là où il était : inutile, presque un fardeau. Il vivrait comme les gens de son peuple, mangerait ce qu’ils mangeaient. Il célébrerait la messe, exprimerait sa gratitude aux Hurons pour leur hospitalité et embrasserait leur culture. Si dur que ce fût pour lui. Il les aimerait, même si cet amour semblait stérile. Après avoir composé avec la honte et avec son incompétence pendant près de trois ans, après avoir lutté contre l’envie de fuir encore et encore, le père Chabanel fit un vœu : quoi qu’il arrive, il ne quitterait pas les Hurons. Le 20 juin 1647 (fête de la Fête-Dieu), il écrivit :

Mon Seigneur, Jésus-Christ, qui, par les admirables dispositions de la Divine Providence, avez voulu que je sois l’auxiliaire des saints apôtres de ce vignoble huron, tout indigne que je sois, poussé par le désir de coopérer aux desseins que le Saint-Esprit a formés sur moi pour la conversion de ces Hurons à la foi ; moi, Noël Chabanel, en présence du Saint Sacrement de votre Corps Sacré et de votre Très Précieux Sang, qui est le Testament de Dieu avec les hommes, je fais vœu de stabilité perpétuelle en cette Mission huronne ; étant entendu que tout ceci est soumis aux ordres des Supérieurs de la Compagnie de Jésus, qui peuvent disposer de moi à leur guise. Je vous prie donc, ô Seigneur, de daigner m’accepter comme serviteur permanent dans cette mission et de me rendre digne d’un ministère aussi sublime. Ainsi soit-il.

Le père Chabanel avait embrassé son martyre sans effusion de sang, mais il continuait d’aspirer au glorieux martyre subi par tant de ses frères jésuites. Mais là encore, il semblait voué à l’échec. Il fut rappelé des missions de Saint-Ignace et de Saint-Louis un mois avant que les saints Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant y soient martyrisés. Plus tard la même année, on le rappela de la mission de Saint-Jean deux jours avant que saint Charles Garnier n’y soit exécuté. Encore une fois, il avait le sentiment d’avoir laissé passer sa chance.

Le Sanctuaire des Martyrs à Midland, en Ontario, est le sanctuaire national des martyrs canadiens ; il honore la mémoire des huit saints jésuites qui ont vécu, évangélisé et donné leur vie dans cette région il y a plus de 350 ans.

Mais il restait fidèle. Dieu avait beau demeurer distant et le succès le fuir, sa vie avait beau être pénible et son travail infructueux, il s’accrochait à la croix et renouvelait son engagement envers le Dieu qui l’aimait. Et le Dieu qui l’aimait – qui avait toujours été proche de lui, dont la grâce avait toujours été à l’œuvre – allait le récompenser par la couronne du martyre. Dès le lendemain, on apprit que les Iroquois étaient en chemin. Le père Chabanel s’enfuit avec les siens, mais il n’arrivait pas à les suivre. Il les laissa partir en avant, en disant : « qu’importe que je meure ou non ? Cette vie ne compte pas beaucoup. Les Iroquois ne peuvent m’arracher le bonheur du ciel. »

Finalement, ce ne furent pas les Iroquois qui le tuèrent, mais un Huron baptisé qui avait abandonné la foi et en voulait aux missionnaires pour le mauvais sort qui semblait s’être acharné sur lui après son baptême. Le père Chabanel recevait enfin la couronne du martyre, non seulement par ses souffrances ce jour-là, mais par les années douloureuses qui les avaient précédées : il était mort à lui-même, à ses préférences, à tout ce qu’il tenait pour convenable, agréable ou fructueux.

Saint Noël Chabanel est une immense source d’inspiration lorsque la vie nous semble un échec total, lorsque nous regrettons nos choix et que nous sommes tentés de fuir nos obligations, convaincus de ne jamais arriver à être heureux dans tel emploi, telle communauté, telle famille. Il est aussi un puissant intercesseur lorsque nous sentons que nous ne pourrons plus supporter une autre journée de repas peu appétissants, de sièges inconfortables ou d’interactions désagréables. Dans les moments de léger désagrément comme aux heures de désolation totale, saint Noël Chabanel nous apprend à nous accrocher à Jésus ; c’est ce qui fait les saints.

Meg Hunter-Kilmer est une missionnaire et une conteuse qui parcourt le monde pour dire la profondeur et la tendresse de l’amour de Dieu. Après avoir signé quatre ouvrages sur l’Écriture et sur les saints, elle est actuellement aumônière à l’Université Notre-Dame. Lorsqu’elle n’est pas accaparée par la recherche obsessionnelle sur Google de saints inconnus, occupée à convaincre les gens de lire l’Écriture ou en train de parcourir des distances effrayantes en écoutant des livres audio à vitesse grand V, elle adore suivre les Jeux olympiques et passer du temps avec ses nièces, ses neveux et ses filleuls.

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