Please ensure Javascript is enabled for purposes of website accessibility

Story

par MegAnne Liebsch

15 novembre 2022 — Quand Santos écoute Cyndi Lauper chanter son succès Time After Time (Encore et encore), il reçoit le refrain comme une lettre d’amour de Dieu. « Si tu es perdu, explique-t-il, tu peux chercher Dieu. »

« Cyndi Lauper a écrit une ballade amoureuse, mais nous nous en servons ici comme d’un message sur Dieu », explique Jennifer Kelly, assise à côté de Santos. Nous sommes dans une salle anonyme, grise et blanche, que Jennifer tente d’égayer avec une nappe à fleurs, des bougies électroniques et des icônes du Sacré-Cœur. Bienvenue dans l’Unité de santé mentale du Centre correctionnel de Monroe (MCC), à une trentaine de minutes au nord-est de Seattle.

Santos est détenu au MCC. Il a rencontré Jennifer il y a quelques années, lors d’une des retraites ignatiennes qu’elle anime dans les prisons de l’État de Washington et qui s’inscrivent dans un programme appelé l’Initiative jésuite de justice réparatrice du Nord-Ouest (JRJI NW). Ce programme offre du soutien spirituel, des retraites dirigées et d’autres services de prière conçus spécialement pour les personnes en détention.

Pour Santos, ce qu’il y a de mieux dans la JRJI NW, c’est Jennifer, Jennifer qui chante. Musicienne accomplie à la voix douce et lumineuse, Jennifer fait de la musique un pont qui la relie aux personnes qui suivent ses retraites.

La poésie de Cyndi Lauper peut sembler un véhicule spirituel improbable, mais elle a une portée considérable pour Jennifer et Santos. « Je pense, Santos, que la raison pour laquelle nous entrons si profondément dans [cette chanson], toi et moi, c’est que la prison est pleine de celui que Dieu veut trouver », dit Jennifer. Puis, les yeux fermés, la tête et le menton légèrement relevés, elle chante.

If you’re lost you can look and you will find me

Time after time.

If you fall, I will catch you, I’ll be waiting

Time after time[1]

Je le vois à son sourire, à la façon dont il fredonne, la chanson transporte Santos par-delà ces murs infranchissables. Mais c’est plus qu’une fuite. Derrière les notes, on sent une profonde complicité entre Jennifer and Santos. Une harmonie qui suggère: moi aussi, j’ai vécu des pertes et je me suis égarée. Je souhaitais plus que tout qu’on me trouve.

Santos (à gauche) et Jennifer Kelly lors d’un cercle de prière au Centre correctionnel de Monroe, dans l’État de Washington. [Avec l’aimable autorisation de MegAnne Liebsch]

Plus que des prisonniers

Naturellement, la JRJI NW est née d’un concert. En 2015, le groupe de Jennifer donnait ce qui devait être un unique récital au Centre correctionnel de Monroe. Pendant le set-up (test de son et réglages), Jennifer discutait avec Bill, Mark et Dylan, trois détenus qui aidaient à installer les amplis et les micros.

Quand elle a mentionné son intérêt pour les retraites ignatiennes, Bill s’est exclamé : « Une retraite ignatienne ? Il y a des années que je prie pour en avoir une ! »

Jennifer se devait de réagir. Elle a appelé le père Mike Kennedy, SJ, fondateur de la Jesuit Restorative Initiative (JRJI) en Californie, qui l’a invitée à venir voir ce qu’il faisait dans les prisons californiennes.

Jennifer prie sur une hostie consacrée lors d’une célébration de la Parole au Centre correctionnel de Monroe.

Comme son nom l’indique, la JRJI suit une approche de justice réparatrice et voit dans le crime une violation fondamentale des relations entre humains. Alors qu’aux États-Unis, la justice pénale met l’accent sur la punition, la justice réparatrice recherche la guérison pour les contrevenants, les victimes et les communautés touchées par le crime. Le père Kennedy est convaincu que la vie spirituelle et les retraites jouent un rôle clé dans cette guérison. Grâce à un ensemble de programmes spirituels et éducatifs, la JRJI crée un espace où les personnes incarcérées peuvent « se placer en présence d’un Dieu aimant qui les voit pour ce qu’elles sont : non plus des erreurs ou des échecs, mais des individus qui ont besoin de guérison ».

Le système de justice pénale suit une stricte logique « si/alors » qui détermine de manière quantitative la sentence et la réinsertion sociale. Les programmes pénitentiaires se fondent souvent sur des facteurs mesurables liés à la transformation : formation professionnelle et perfectionnement, formation permanente. La justice réparatrice vise à reconstruire les relations, mais ce type de guérison n’est pas vraiment quantifiable.

« Nous ne guérissons pas dans notre intellect, explique Jennifer. Nous guérissons dans notre mémoire, notre cœur et nos sentiments. » Pour elle, en fin de compte, la guérison est autogérée et relève d’une démarche personnelle : la JRJI fournit des outils spirituels comme la méditation axée sur la mémoire et le modèle du « colloque » ignatien pour aider les gens dans ce processus.

Lorsque Jennifer est arrivée à Los Angeles pour suivre le père Mike, plus de 3 000 personnes participaient à la JRJI en Californie, mais le modèle n’avait pas franchi les frontières de l’État. Après une année d’apprentissage, Jennifer est rentrée à Seattle, pressée d’offrir des retraites ignatiennes aux détenus qu’elle avait rencontrés au MCC.

Ils ont été plus de 28 à participer à la première retraite, et plusieurs n’étaient ni catholiques ni chrétiens. Créer un espace interconfessionnel ne va pas de soi en prison, où l’appartenance religieuse est souvent source de discorde. Dylan, par exemple, est protestant et ne connaissait pas grand-chose à la spiritualité ignatienne, mais l’idée d’une retraite d’une journée l’a intrigué. La plupart des services religieux hebdomadaires au MCC durent une heure. Avoir une journée entière de prière, de musique « live » et de vie communautaire lui semblait inespéré.

Jennifer interprète un chant religieux lors d’une liturgie de la Parole au Centre correctionnel de Monroe. [Avec l’aimable autorisation de MegAnne Liebsch]
« Ça nous paraissait excellent, me confie Dylan. Toute une journée pour s’arrêter et méditer, pour se retrouver avec des frères et certaines de nos sœurs, pour se faire connaître pas seulement en tant que prisonniers, mais en tant que membres du Corps du Christ (c’est un détail important). »

À partir des 28 premiers participants, le programme a rapidement fait boule de neige et les retraites suivantes ont réuni jusqu’à 60 participants. Elles ont su créer un environnement sécuritaire, où les gens ne sont pas enfermés dans des étiquettes (détenus ou aumôniers, par exemple). « Les retraites ignatiennes nous donnent du temps, explique Dylan, le temps, en toute sécurité, d’être vulnérables les uns envers les autres. » En prison, on donne la priorité à l’immédiat, souvent par souci d’autoprotection. Dylan dit qu’il pensait rarement aux autres et que, la plupart du temps, il ne réfléchissait pas à ce qu’il ressentait.

« Nous nous disons : qu’est-ce qu’on mange aujourd’hui ? Est-ce que je peux prendre cette table pour jouer aux cartes aujourd’hui? Nous n’avons pas souvent l’occasion de nous demander : qu’est-ce que j’ai ressenti. »

La méditation ignatienne va plus loin. Ces premières retraites ont poussé Dylan à regarder en lui-même comme il ne l’avait jamais fait, puis à partager ces réflexions avec d’autres. La communauté est devenue essentielle pour lui et, en six ans, il n’a manqué aucune retraite.

Jennifer Kelly, à gauche, et le père Joe Kraemer, SJ, exercent le ministère ensemble au Centre correctionnel de Twin Rivers. [Avec l’aimable autorisation de Stephen Brashear]
Directrice fondatrice de la JRJI NW, Jennifer supervise maintenant un ministère en pleine expansion. Cet été, l’organisation a embauché un deuxième employé à temps plein, le père Joe Kramer, SJ. Ensemble, ils animeront des retraites et des programmes ignatiens dans quatre prisons et une maison d’arrêt de l’État de Washington.

« J’aime tellement ce travail ! J’ai peine à croire que j’ai été appelée à le faire », déclare Jennifer. Émue, elle ne retient pas ses larmes quand je lui demande ce que la JRJI NW signifie pour elle.

« Les gens me disent que notre programmation leur apporte la guérison et la croissance personnelle, qu’elle change leur vie, explique-t-elle. C’est intimidant, bouleversant, stupéfiant, et c’est exactement ce à quoi j’espérais consacrer ma vie quand j’ai obtenu mon premier diplôme de théologie, il y a quelques dizaines d’années. »

Discernement et transformation

Dans la boîte à outils de la spiritualité ignatienne, le « discernement des esprits » est le marteau : on s’en sert constamment. Si vous ne savez pas vous servir d’un marteau, vous ne pourrez rien construire: même chose avec le discernement en spiritualité ignatienne. Le discernement ignatien nous appelle à explorer nos émotions, nos motivations et nos aspirations les plus profondes. Mais les personnes en détention ont rarement le privilège d’examiner et encore moins d’exprimer leurs sentiments.

« Je suis issu d’une longue lignée de camionneurs. Un camionneur ne pleure pas. Les hommes ne pleurent pas. On encaisse, on secoue la poussière et on retourne sur le terrain, dit Justin Countryman en riant de bon cœur. Dans le système carcéral, c’est la culture dominante. Vous cachez vos émotions, vous masquez le moindre signe de faiblesse. »

Grâce à la JRJI NW, Justin Countryman a appris à s’exprimer à différents niveaux. [Avec l’aimable autorisation de MegAnne Liebsch].
Les codétenus de Justin lui ont donné le surnom de Country pour évoquer sa personnalité : sa barbe épaisse, ses antécédents familiaux, sa rudesse. On pourrait supposer (à tort) que Justin souscrit au credo masculiniste qu’on lui a inculqué dans son enfance. Mais Justin est chaleureux et réfléchi. Il me dit avoir été attiré à la JRJI NW par l’esprit d’accueil de Jennifer et des autres retraitants. Seul, il médite rarement, mais il aime les méditations dirigées par Jennifer, qui se terminent toujours par la rédaction d’une page de journal et un temps de partage.

« Il y a des moments où les gens échangent et presque personne n’arrive à le faire sans pleurer, dit Justin. Ça ne va vraiment pas de soi dans un milieu comme ici : ici, pas question de se montrer vulnérable, de dévoiler ses émotions. On cache sa faiblesse. Alors vous pensez bien que de vous asseoir dans un groupe comme celui-là sans avoir l’impression de devoir vous retenir, c’est assez incroyable. »

Mais le partage n’a pas toujours été facile. Jennifer se souvient des premiers programmes auxquels a participé Justin. Elle voit en lui un nageur qui marche lentement dans l’eau froide de l’océan et qui prend le temps de s’acclimater avant de plonger. « J’aime ça chez toi, lui dit-elle. Il y a de la détermination et de l’intégrité dans ta façon de bouger. »

Au cours de l’année écoulée, confie Justin, la JRJI l’a aidé à travailler sur lui-même et à s’exprimer « à tous les niveaux, à laisser tomber le masque qu’on m’avait appris à porter ». Cet alignement est le résultat d’un discernement des esprits, processus pendant lequel Justin a épluché les couches de ce qu’on lui avait appris à devenir jusqu’à retrouver ce qui se trouve en dessous, celui que Dieu veut qu’il soit. Cette découverte a été transformatrice.

D’après le Washington State Institute for Public Policy, 33 % des personnes libérées des prisons de l’État de Washington seront de nouveau incarcérées dans les trois ans. Quand les détenus sont remis en liberté, il leur faut relever nombre de défis : trouver un logement sûr et abordable, décrocher un emploi, renouer avec leurs proches. Pour Justin, il y a aussi un problème de perception : les personnes qui purgent une peine sont considérées comme moins qu’humaines, endurcies, dénuées d’empathie. D’où l’importance et l’attrait des programmes de la JRJI.

« Ça aide pour commencer à grandir, à changer, à évoluer, explique Justin. Si bien que lorsque nous retournons dans la société, nous pouvons ressentir de l’empathie, éprouver des émotions et le montrer aux gens si bien qu’on nous regarde à nouveau comme des humains, et non plus comme des criminels. »

Justin Countryman, à gauche, et Jennifer Kelly arpentent le Centre correctionnel de Twin Rivers. À l’intérieur de la prison, on reconnaît Jennifer à sa guitare qui ne la quitte jamais. [Avec l’aimable autorisation de Stephen Brashear].

Une affaire d’amour

« C’est vous, les dames catholiques ? » crie quelqu’un de l’autre côté de la cour. Avec l’aumônière catholique du MCC, Gloria Kempton, Jennifer et moi venons de terminer notre dernière visite d’unité au MCC. Le crépuscule descend sous un ciel rose et lavande.

L’aumônier catholique du MCC, Gloria Kempton, en prière pendant une célébration de la Parole au Centre correctionnel de Monroe. [Avec l’aimable autorisation de MegAnne Liebsch]
Le type s’approche : « J’ai entendu parler de ce que vous faites pour les hommes, et je voulais vous en remercier. » Après cinq minutes de conversation, Jennifer promet de lui apporter un chapelet la semaine suivante et l’invite à parler aux services de la JRJI NW.

De toute évidence, la réputation de Jennifer la précède. Au cours de la journée, j’ai rencontré des dizaines de participants à la JRJI NW, et presque tous m’ont fait part de leur profonde admiration pour elle. Je soupçonne que sa sincérité chaleureuse ne contribue pas peu à attirer les gens vers les programmes de la JRJI NW.

Jennifer a une énergie débordante et contagieuse. Les visages s’illuminent instantanément quand on la rencontre, ne serait-ce que pour un moment dans un couloir. Mais Jennifer est aussi une personne réfléchie, elle pose les questions de fond, elle se rappelle les combats qu’ont dû livrer les personnes.

« Sa foi fait éclore le fruit de l’Esprit dans le cœur des fidèles de toutes les traditions religieuses, déclare Kenneth, qui n’a jamais manqué une retraite ignatienne en six ans. Elle donne l’impression que son travail n’exige aucun effort, mais je connais ma sœur dans le Christ et je sais bien que c’est tout bonnement une œuvre d’amour qu’elle accomplit sans arrière-pensée. Elle a le cœur bien placé, elle n’a pas de programmes à réaliser ou d’ambitions à satisfaire. »

Jennifer Kelly fait un high-five à un agent correctionnel à la Twin Rivers Correctional Unit de Monroe (Washington). [Avec l’aimable autorisation de Stephen Brashear]
Kenneth est en détention – « en temps mort monastique », comme il dit – depuis 14 ans. Pour lui, Jennifer met tout son cœur dans son travail, et il sait que cela lui pèse aussi. Elle s’inquiète pour les participants les plus vulnérables, comme ceux qui ont de graves problèmes de santé mentale.

C’est sans doute cet équilibre entre l’attention et la préoccupation, entre le chagrin et la joie, qui rend la JRJI NW si particulière. Non seulement Jennifer s’intéresse-t-elle profondément à chaque retraitant, mais elle crée des espaces qui encouragent les autres à s’y intéresser aussi. « C’est ce qui m’a attiré vers elle comme vers une âme sœur dans le service », reconnaît Kenneth.

« Celui que Dieu veut trouver »

Après avoir chanté Time After Time pour Santos, Jennifer ajoute simplement : « C’est vrai. Quand je chante cette chanson, j’ai l’impression que Dieu chante pour toi, Santos. »

Comme saisie par un souvenir, elle raconte : il y a des années, alors qu’elle luttait contre un cancer du sein, elle avait peur de mourir et d’abandonner son fils de 12 ans. Elle voulait désespérément qu’il sache à quel point elle l’aimait et lui répétait des dizaines de fois par jour : je t’aime, je t’aime, je t’aime.

« La première fois qu’il a dit je sais » au lieu de moi aussi, je t’aime, j’ai été comblée », confie Jennifer. Et elle explique à Santos: « Le fait de l’accepter, le fait de savoir que Dieu nous aime. Je pense que cela fait le bonheur de Dieu. »

Santos reste silencieux quelques secondes, étouffé par l’émotion. « C’est bien, dit-il finalement. C’est un sentiment positif. »

Il y a probablement très peu de gens qui ont dit à Santos que Dieu trouve sa joie en lui. Aux yeux de Jennifer, la prison est pleine de gens que Dieu veut trouver et qu’il se réjouit de trouver. C’est une idée radicale. Que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de la prison, nous nous cherchons tous, perdus dans le désert de nos erreurs. Nous avons tous besoin d’amour et de pardon, mais la plupart d’entre nous ne savent simplement pas comment le demander. Ou sont trop fiers pour l’admettre.

La JRJI s’intéresse aux personnes qui demandent de l’aide, qui cherchent à se trouver et à trouver Dieu. Nombre de détenus s’identifient aux pires moments de leur vie, moments avec lesquels ils essaient de se réconcilier ou dont ils s’efforcent de guérir. Mais pour Jennifer, personne ne se réduit à un crime ou à une peine. Elle voit le détenu avec les yeux de Dieu : comme une source de joie.

§

Œuvre des jésuites de la province de l’Ouest des États-Unis, la JRJI NW est en passe de devenir un apostolat autonome. Vous pouvez suivre son évolution en demandant de recevoir ses courriels (en anglais seulement).

Si vous souhaitez appuyer la JRJI NW, cliquez ici. Veuillez adresser vos dons à “Jesuit Restorative Justice Initiative Northwest”. Vous pouvez aussi envoyer un chèque par la poste au 1211 East Denny Way #105 Seattle, WA 9811. Des questions? Voici l’adresse courriel: infojrjinw@jesuits.org.

[1] Si tu es perdu, cherche et tu me trouveras / Encore et encore / Si tu tombes, je te soutiendrai, je t’attendrai/ Encore et encore.


MegAnne Liebsch est responsable des communications pour le Bureau Justice et Écologie de la Conférence des jésuites du Canada et des États-Unis. Titulaire d’une maîtrise en médias et conflits internationaux de l’University College de Dublin, elle est une ancienne élève de la La Salle University. Elle vit à Washington (DC).