Histoires

Voici quelques semaines, je trouvai dans ma boîte courriel une note de mes amies Natalie et Alissa. Elles me demandaient si j’accepterais de coanimer un groupe de prière ignatienne sur Zoom, histoire d’aider ses membres à réfléchir aux élections et à leur devoir civique. En partant du document Contemplation and Action: An Ignatian Guide to Civic Engagement [Contemplation et action: guide ignatien pour l’action citoyenne], il s’agissait d’offrir aux participant.e.s l’occasion de prier sur leurs inclinations politiques en appliquant des principes comme le détachement, la solidarité et le discernement. Cela paraissait incroyable. D’instinct, je fus tentée de dire non.

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Les excuses virevoltaient dans ma tête. Je n’ai pas le temps de m’engager à faire ça en soirée, une fois la semaine. (En réalité, avec cette pandémie, je suis libre pratiquement tous les soirs dans un avenir prévisible.) Je ne veux pas me retrouver piégée dans des tensions et des débats politiques. (Justement, l’idée de ce groupe, c’est de prier, pas de débattre.) Je ne veux pas obliger mon mari à gérer seul le coucher des cinq enfants. (Mais le groupe pourrait facilement commencer un peu plus tard.)

Ma première réaction, chargée d’émotion, avait été si forte qu’il me fallait de toute évidence m’arrêter et prier un peu sur le tumulte qui m’agitait. En m’obligeant à ralentir et à interroger mes sentiments et mes aspirations, l’Esprit Saint m’a dévoilé mon véritable état intérieur: j’avais beau prétendre pratiquer la spiritualité ignatienne, quand on en venait aux élections présidentielles, je ne voulais pas vraiment devenir plus libre.

La pénible vérité, c’est que je ne voulais pas renoncer à mon attitude pharisienne à l’endroit de ceux qui avaient l’intention de voter autrement que moi. Ni être mise au défi de pratiquer le détachement à l’égard de mon point de vue et de ma vision du monde. Ni faire partie d’un groupe qui comprendrait des gens qui appuyaient le candidat que je n’aimais pas. J’aimais mieux mon amertume et mon entêtement, que d’être renouvelée par Dieu pour vivre un amour purifié.

Je me suis assise à mon pupitre en grommelant. J’allais devoir dire oui.

À contrecœur, je me suis mise en frais d’appliquer les principes spirituels ignatiens au climat politique actuel, mais je me réjouis d’avoir finalement pris cette route. Toutes et tous tant que nous sommes, nous avons trouvé l’année émotionnellement difficile, et plus nous nous approchons des élections, plus j’en ressens l’impact sur ma santé mentale et affective. Comme tant d’autres, j’ai subi des assauts répétés d’anxiété, de pensées négatives et d’insomnie. Mais la sagesse de saint Ignace me rappelle que je ne suis pas obligée d’en rester là : je peux choisir, à tout moment, de trouver la liberté intérieure dans la prière.

Je comprends que la liberté intérieure n’est pas la même chose que le désengagement: le pape François ne dit-il pas qu’« un bon catholique se mêle de politique »? Ma foi ne me dispense pas de l’engagement civique; au contraire, elle l’exige. C’est ce qu’explique le pape: « la politique, selon la Doctrine sociale de l’Église, est l’une des formes les plus élevées de charité parce qu’elle sert le bien commun ». Pour nous chrétiennes et chrétiens, participer à la vie politique, c’est une façon de remplir la mission évangélique de donner à manger à ceux qui ont faim, d’accueillir les étrangers et de prendre soin des malades et des prisonniers.

Le problème surgit quand je suis tellement aveuglée par mon point de vue et mon programme que je ne vois plus la réalité avec les yeux de Jésus: tantôt parce que je ne prends pas en compte la perspective des plus vulnérables, tantôt parce que je juge ceux et celles qui ont des priorités différentes des miennes, ou alors parce que je cède au désespoir, à la colère et à l’anxiété.

C’est là que la spiritualité ignatienne devient pour moi une ancre, un socle. Au lieu de prier uniquement pour le résultat que j’estime le meilleur, Ignace me rappelle de présenter honnêtement mes attachements au Seigneur avec le désir d’être transformée. Je peux espérer qu’une fois dépouillée des préférences et des préjugés auxquels je m’accroche, je pourrai recevoir l’esprit de Jésus, qui prend en compte les besoins des personnes vulnérables, qui s’attaque à la maladie plutôt qu’aux symptômes et qui reconnaît toujours ce qu’il y a de meilleur dans la personne. C’est lui qui incarne la parfaite liberté intérieure et, je le sais, c’est aussi ce qu’il désire pour moi.

Quand notre groupe s’est finalement réuni pour la première de nos quatre séances Zoom afin de prier sur notre engagement politique dans une perspective ignatienne, j’étais prête à être changée. En guidant les participantes et les participants à travers les questions pour la réflexion, les temps de silence, les respirations profondes et l’Examen, je savais que je m’animais moi-même autant que je les animais. Et quand nous avons conclu la séance, 30 minutes plus tard, je ressentis quelque chose que je n’avais pas vécu depuis longtemps: la paix.

Shannon K. Evans est l’auteure d’Embracing Weakness: The Unlikely Secret to Changing the World. [Étreindre la faiblesse: l’improbable secret pour changer le monde]. Elle a publié dans les revues America et Saint Anthony Messenger et elle a fait paraître des textes en ligne, entre autres, sur les sites Ruminate, Verily, Huffington Post et Grotto Network. Shannon, son mari et leurs cinq enfants vivent dans le centre de l’Iowa.

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