Histoires

« Ignatienne au quotidien » est une chronique mensuelle signée Shannon K. Evans, autrice et mère de cinq enfants en Iowa. Elle relit dans une perspective ignatienne des moments de grâce qui éclairent un quotidien chaotique.

La semaine dernière, un bon ami nous a demandé s’il pouvait emprunter notre seconde voiture pour aller faire une retraite à l’extérieur de la ville. Cet ami vit à la Maison des travailleurs catholiques avec une douzaine de braves types aux antécédents compliqués : il les aide de jour en jour à composer avec des problèmes comme la toxicomanie ou un trouble du stress post-traumatique. Je l’aime bien et je suis la première à reconnaître qu’il a besoin de prendre un peu de recul de temps à autre. Or la Maison n’a qu’une voiture et tout le monde en dépend pour se rendre au travail ou à un rendez-vous ou pour d’autres nécessités. S’il accapare la voiture pendant quatre jours, les autres sont mal pris.

Quand le refuge s’est ouvert l’année dernière, notre famille s’est promis de faire tout son possible pour soutenir le projet. Le fait de prêter notre voiture était une façon évidente de passer à l’acte. J’ai donc été surprise de ma première réaction quand mon mari m’a présenté la demande discrètement : « pas question! »

Notre vieille Nissan ne vaut pas grand-chose si l’on fait abstraction des différentes façons dont elle simplifie la logistique d’une famille de sept. Et même si nous allions toujours avoir une voiture en parfait état à la maison, je rechignais devant les inconvénients qui s’annonçaient. Bien sûr que je voulais faire preuve de générosité et de détachement, mais en fait, je n’étais pas rendue là.

La doctrine sociale de l’Église enseigne « l’option préférentielle pour les pauvres », ce qui veut dire que, de toutes les manières possibles, les démunis devraient avoir la priorité quand il s’agit de décider en matière de politiques publiques, dans le ministère paroissial ou dans notre vie personnelle. Telle était l’attitude de Jésus. Mais chez moi, comme chez beaucoup d’autres, un réflexe bien ancré me fait m’accrocher à « mes droits » et à « mes choses ».

J’ai vite passé en revue l’horaire de la semaine pour me rappeler qu’en réalité notre vie de famille est remarquablement sédentaire, en particulier pendant la pandémie. En y réfléchissant, je me suis rendu compte que nous pourrions facilement nous passer d’une deuxième voiture pour quelques jours en procédant à quelques petits ajustements. Le problème, ce n’était plus de prêter la voiture : mon manque de liberté intérieure était beaucoup plus inquiétant.

La spiritualité ignatienne m’a appris à remarquer et à scruter mes mouvements intérieurs, au lieu de m’en décharger sans plus sur la « nature humaine ». Je veux répondre aux besoins des démunis, mais lorsque l’occasion s’en présente, je suis paralysée par la peur de manquer de quelque chose et les inconvénients qui s’ensuivraient. Ma réaction n’est pas à la hauteur de mes valeurs, ce qui mérite un peu de prière et d’introspection.

Dans le feu de l’action, est-ce que je veux sérieusement suivre Jésus en donnant la préférence aux pauvres ? Suis-je prête à faire des sacrifices, ou ne suis-je disposée à consentir que pour autant que cela ne me coûte rien personnellement ? Vais-je accepter de rentrer à pied sous la pluie pour permettre à quelqu’un d’autre d’arriver à l’heure à son nouveau travail ? Ce sont des questions inconfortables, mais nécessaires. Je suis heureuse d’avoir pu regarder mes réactions « dans les yeux » et prendre le temps de les examiner en long et en large.

En fin de compte, nous avons prêté la voiture à notre ami et, comme c’était à prévoir, la semaine s’est très bien passée. Une seule fois, je suis rentrée à la maison sous une faible pluie et j’oserais dire qu’il n’y a pas là de quoi ouvrir un dossier de canonisation. Entre-temps, je me suis concentrée sur mon attachement au confort et à la facilité: une tentation beaucoup plus insidieuse que les biens matériels eux-mêmes. Je rends grâce d’avoir eu l’occasion de me libérer du besoin de protéger mes « droits acquis » et de me rappeler que je veux réellement vivre dans un monde plus équitable pour ceux et celles qu’il écrase. Et peut-être bien que la seule façon d’y parvenir est de continuer à dire oui.

Shannon K. Evans est l’auteure d’Embracing Weakness: The Unlikely Secret to Changing the World. [Étreindre la faiblesse: l’improbable secret pour changer le monde]. Elle a publié dans les revues America et Saint Anthony Messenger et elle a fait paraître des textes en ligne, entre autres, sur les sites Ruminate, Verily, Huffington Post et Grotto Network. Shannon, son mari et leurs cinq enfants vivent dans le centre de l’Iowa.

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