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Histoires

Par Eric A. Clayton

Le fils de mon chauffeur s’est fait tuer le jour du Memorial Day.

Renversé par une voiture. Il laisse derrière lui des enfants, un travail, une vie. Un père qui se bat pour donner un sens à tout ça. Un père qui s’inquiète d’autant plus pour ses petits-enfants. Un père qui gagne en partie sa vie comme chauffeur de taxi, en conduisant des idiots comme moi à l’aéroport.

Tout ça, je l’ai appris moins de dix minutes après avoir quitté la maison.

Je ne suis pas du genre à faire la conversation sur la banquette arrière de la voiture d’un étranger. D’habitude, je salue de la tête, je marmonne un bonjour, je demande comment se passe la journée, et je me cantonne dans le silence.

Mais ce jour-là, après avoir envoyé la main à mes enfants rassemblés sur notre porche, je n’ai pas eu le temps de me glisser dans le silence. Mon chauffeur avait des questions, des histoires, des commentaires. Il parlait et je hochais la tête en ponctuant ses propos d’un « wow ! », d’un « vraiment ? » ou d’un « incroyable ! » au moment opportun.

Et finalement d’un « je suis désolé. Je suis vraiment désolé. »

Après dix minutes, je commençais à comprendre pourquoi mon chauffeur — appelons-le Carl – était aussi loquace : il avait besoin de parler à quelqu’un. Il avait besoin que quelqu’un reconnaisse le poids du fardeau qu’il porte, ne serait-ce que pendant quelques minutes le long de l’Interstate-695. Et nous n’avons pas parlé que de son fils. Nous avons fait le tour de la question : les flux de circulation et les problèmes de la ville, l’éducation de la prochaine génération, si oui ou non la COVID est vraiment terminée et les maux auxquels est confrontée sa collectivité.

« Vous êtes cool, m’sieur, m’a-t-il dit finalement. Vraiment cool. » Non, pas vraiment cool, ai-je répondu.

« Nan ! Les gens viennent ici, s’assoient, ne vous regardent même pas. Ils n’en ont que pour leur téléphone. » Il secouait la tête. Je suivais son regard dans le rétroviseur. « Je demande toujours aux gens leur nom, où ils vont. Un gars, il n’a même pas répondu. Il a juste marmonné quelque chose. J’ai répété, plus fort. » À ce moment-là, Carl a baissé la voix et lancé quelques jurons, je sentais qu’il s’énervait un peu. « On peut au moins donner son nom ! »

Je me suis penché, les coudes sur les genoux, en quête d’une réponse. « On ne sait jamais ce que vivent les gens, je suppose. »

Carl a secoué la tête, sa voix a repris du volume. « Pensez à ce que je vis, moi. Mon fils vient de mourir. Vous l’auriez su? »

— Pas si vous ne l’aviez pas dit.

— Exactement. Et je continue à parler, à donner mon nom. Je continue. »

J’ai hoché la tête. « Vous avez raison, ai-je dit. Vous avez raison. »

La conversation prenait une nouvelle direction, mais je n’arrivais pas à surmonter une poussée de culpabilité. J’aurais tout aussi bien pu être cet autre gars, celui qui marmonne une réponse et fixe son téléphone. C’est vraiment la magnanimité du chauffeur de taxi qui était venue me chercher.

« Vous voyez, là, me lance Carl. Je conduisais mon fils au travail tous les jours. C’est la sortie de l’atelier. » Il pointe du doigt. « Et c’est la route qu’on suivrait. » Un ange passe. « Je n’aime vraiment pas revenir par ici. »

Je déglutis en hochant la tête. « Je suis désolé que vous soyez obligé…

— Non, ça va. Il faut ce qu’il faut. »

Le père Greg Boyle, SJ, nous donne un conseil judicieux. Il dit quelque chose comme : sachons admirer dans la stupeur les fardeaux que portent les gens, au lieu de juger la façon dont ils les portent. Je pense que c’est un peu le sentiment qui m’a envahi dans le taxi, ce jour-là : la stupeur.

Mais il y a autre chose. Nous ne sommes pas censés rester sur la touche, en silence. Nous avons tous nos trucs, nos raisons de ne pas nous engager, de rester tranquillement assis sur le siège arrière. Moi le premier.

Or j’entends encore la voix de Carl : « Mais regardez un peu ce que je vis ». Et tous les mots laissés en suspens : Et moi, alors ? Qu’en est-il de MES affaires ? Si je peux faire l’effort de tendre la main, vous le pouvez aussi – et nous pouvons continuer de nous dépatouiller ensemble.

Cette semaine, qui sommes-nous appelés à accompagner dans la stupeur ? Quel nom sommes-nous invités à prononcer à haute voix ? Avec qui pourrions-nous partager nos fardeaux, nos luttes, nos espoirs ?

La présente réflexion fait partie d’une chronique primée  de courriels hebdomadaires. Si vous désirez recevoir des réflexions comme celle-ci chaque mercredi dans votre courrier électronique, inscrivez-vous ici (les courriels ne paraissent qu’en anglais).

Eric A. Clayton est l’auteur de Cannonball Moments: Telling Your Story, Deepening Your Faith (Loyola Press) et directeur adjoint des communications à la Conférence jésuite du Canada et des États-Unis. Ses essais sur la spiritualité, l’art d’être parent et la culture pop ont paru, entre autres, dans la revue America, dans le National Catholic Reporter et dans Busted Halo. Il signe régulièrement des textes sur Give Us This Day et sur le site IgnatianSpirituality.com. Il a publié des œuvres de fiction chez Dark Hare Press, dans le magazine World of Myth et ailleurs. Il vit à Baltimore (Maryland) avec son épouse, leurs deux enfants et leur chat Sebastian. Vous pouvez le suivre en écrivant à l’adresse ericclaytonwrites.com.

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